| FacebookTwitterImprimerJournal des Grandes Ecoles & des Universités N° 65 - Février, Mars, Avril 2013

Créativité : compétence phare des ingénieurs, comment la susciter ?

Dossier spécial : la créativité des ingénieurs

 

La principale valeur ajoutée commune à tous les ingénieurs, est leur capacité à poser des problèmes et leur apporter des solutions. Elle est intimement liée à une posture intellectuelle, une manière de considérer les choses : la créativité. Ce regard, les écoles cherchent à le développer chez leurs élèves en les confrontant à des situations et personnes variées, en leur permettant de marier imagination et rigueur pour apporter une réponse créative.

Séminaire créativité aux Mines d’Alès

Séminaire créativité aux Mines d’Alès

« La créativité est une évidence, une qualité indispensable des ingénieurs, affirme Michel Ferlut, directeur du développement économique de l’École des Mines d’Alès. Lorsqu’il s’agit de créer de la valeur dans l’entreprise cela passe en partie par l’innovation, qui débute par des idées. » Le dispositif pédagogique des Mines d’Alès est en lui même innovant.
Les élèves sont d’abord sensibilisés à la créativité en 1ère année. « A part en maternelle, ils n’ont jamais travaillé leur créativité ! Ils ont été nourris de sciences, placés devant des problèmes définis pour trouver une solution. On ne leur a pas demandé de considérer de manière globale, de reformuler leur vision. Le partage, la diversité des approches et perceptions, sont l’arme absolue de la créativité. Nous les faisons travailler en groupe. » La sensibilisation vise à montrer qu’ils peuvent avoir spontanément des idées et qu’il existe une créativité organisée. Ils sont guidés par des spécialistes de l’innovation et de la créativité durant un séminaire.
La seconde étape est d’être actif dans un processus créatif. Les élèves planchent sur un sujet réel en équipe, durant 6 semaines et participent à un challenge du meilleur projet. La dernière étape est de susciter la créativité et l’innovation dans l’entreprise. « Ils valident une compétence, leur capacité à faire 3 élèves durant 5 semaines dans une entreprise pour faire de l’innovation, créer une activité nouvelle, voire une entreprise. »

 

Si deux tiers des diplômés de l’ESIEE débutent dans les études et la recherche sur des projets de conception, ce n’est pas hasard. Pour mener ce type de mission, il faut une belle capacité à penser autrement. « Le principal outil pédagogique sont des projets, encadrés, plus ou moins longs et intégrés au cursus, note le directeur Dominique Perrin. Nous disposons de plateaux techniques où nos élèves peuvent donner libre cours à leur imagination, concrétiser leurs idées, fabriquer des prototypes. » Et l’imagination des Essiens est fertile. Jean-Vincent Hong (ESIEE 2012), a ainsi reçu un Prix de l’Usine Nouvelle pour son projet « RoboBees » dans la catégorie élèveingénieur. « Au cours d’un séjour aux États-Unis, il a été choisi pour travailler sur un système d’analyse d’images pour traquer de petits objets volants, un projet d’abeilles robotisées pour des missions de surveillance en milieu hostile. » http://robobees.seas.harvard.edu

 

Toutes les écoles ont compris le lien entre mise en situation sur des projets et créativité. Les étapes d’un projet placent en situation de mettre à profit les apprentissages en explorant un sujet dans une approche créative. Ainsi, l’ECE a lancé à la rentrée 2012 un séminaire pour ses élèves de 3ème année de « Valorisation des projets des étudiants » (VPE). Ils réalisent en groupe un projet de fin d’études avec obligation de choisir parmi six axes de valorisation et rattaché à l’un des dix « clusters d’innovation » de l’ECE. Pour David-Olivier Bouchez, responsable de la VPE, cette nouvelle pédagogie doit permettre « l’émergence d’ingénieurs tournés vers l’innovation et entrepreneurs dans l’âme ».

 

Une étape pédagogique décisive a été franchie
Par quelle pédagogie peut-on amener les élèves à développer leurs qualités d’imagination, à penser autrement ? Olivier Simonin, président de l’INP Toulouse a quelques pistes. « Une tendance pédagogique lancée il y a 10 ans a changé la manière de susciter la créativité : la pédagogique active. Par des mises en situation nos élèves ne sont plus passifs vis-à-vis des apprentissages. Cela correspond aussi aux attentes de leur génération. Concrètement, cette pédagogie place nos étudiants dans des situations plus dynamiques et diverses, les confronte à la diversité des pensées et manières de faire dans un travail en équipes composées de profils différents. Je pense qu’ils sont réellement plus créatifs aujourd’hui. » C’est sur cette interaction fertile que misent les pionniers des mises en situation créatives de l’Alliance d’ARTEM (école d’art de Nancy, ICN et Mines Nancy).

 

Quand la créativité est internationalement reconnue !
Un ingénieur de l’INSA de Lyon et doté d’un master of science en robotique de Coventry University (Angleterre), Bertin Nahum, a reçu en 2012 une distinction exceptionnelle. Le créateur en 2002 de la société Medtech, spécialisée dans l’assistance robotique à la chirurgie a été classé 4ème parmi les « 10 entrepreneurs high-tech les plus révolutionnaires » par la revue canadienne Discovery Series. Il y apparaît juste derrière des entrepreneurs dont la créativité n’est plus à prouver : Steve Jobs, Mark Zuckerberg et James Cameron. Les critères du classement sont explicites : les entrepreneurs les plus révolutionnaires pensent au-delà de ce que la plupart des personnes pensent possible, amènent des innovations révolutionnaires, qui améliorent la vie des personnes et modifient la manière de faire.

 

Quand la créativité mène à la création d’entreprise innovante
Pour les fondateurs de la société Ynsect, Fabrice Berro (Ensimag), Antoine Hubert (Agro Rennes puis Paris), Jean-Gabriel Levon (X 2005, HEC) et Alexis Angot (Essec), la création a été une démarche « naturelle ». Ils avaient appris à travailler ensemble et sont tous portés par un même esprit de créativité. Car Ynsect porte une ambition de rupture, se positionnant d’ores et déjà dans le trio de tête mondial dans la mise au point d’une technologie inédite. Ynsect est en train de développer une antho-raffinerie pour extraire les protéines de larves d’insectes afin de fournir des ingrédients à l’industrie de l’alimentation animale. Le projet de l’équipe a séduit. Ils sont soutenus par leurs écoles, sont hébergés au sein de l’incubateur Agoranov, et ils travaillent avec plusieurs laboratoires (INRA, Agro Rennes, CEA, CNRS). Ils sont à la recherche de fonds pour créer leur première unité de production. « Nous avons apporté l’idée aux laboratoires pour qu’ils mettent au point le matériel de transformation de la matière, explique Antoine. C’est un projet transdisciplinaire. Les laboratoires ont les briques, nous apportons le ciment ! » Ynsect a reçu plusieurs prix d’entreprise innovante comme le Prix Gérondeau. « Si au stade de la mise au point technologique la créativité est de mise, nous pensons qu’il faut l’être dans la durée, une entreprise n’est jamais figée » anticipe Jean-Gabriel. Comment ont-ils développé leur créativité durant leurs études ? A l’X pour Jean-Gabriel, deux choses l’ont aidé : « l’ouverture à différentes disciplines en 2ème année. C’est ainsi que j’ai développé ma sensibilité à la biologie, au vivant. Par ailleurs, j’ai participé à l’organisation du Gala, un travail d’équipe, une mini-entreprise. Il était nécessaire d’inventer un concept attractif pour que notre soirée se démarque. » Pour Antoine, le contexte favorisant la créativité à l’Agro tient dans « la réalisation de projets réels ou que nous imaginions, de l’étude de domaines très divers et de la vie associative. »

 

Ariane Despierres-Féry